« L’APF, retours et détours », Le présent de la psychanalyse, nº 14 (septembre 2025).
Recension par Marie-Claire Lanctôt Bélanger
Quelques mises en gardes pour commencer ce précieux travail de remémoration : « Commémorer est une action aux relents tragiques » et en même temps « un acte spécifique de la psychanalyse : remémorer », et si « le présent s’appréhende aux lumières du passé », le passé se regarde aussi avec les couleurs du présent. Suivront des textes en prise avec le passé, d’autres pointant sur le présent et le futur. Influences, temps forts, hommages aux formateurs et dissidences seront égrenés par plusieurs. Beaucoup de textes porteront sur un père, un fondateur, un premier, un incontournable de ces 60 ans d’histoire de l’APF. D’autres sur des idées, des points de métapsychologie, des souhaits de changement.
Avec Martine Mikolajczyk, dans « À propos d’une lettre de Wladimir Granoff à Marie Moscovici », il sera d’abord question de Granoff qui se demande en 1986 : « Qui sommes-nous ? Qui sommes-nous encore ou déjà ? » Martine Mikolajczyk fait état dans son récit d’une « affaire », d’un « scandale », une histoire de l’intérieur qui est aussi une de l’extérieur, des histoires transférentielles. Granoff demande qu’on le suive là où il veut se caractériser : un historien psychanalytique, héritier de sa propre histoire personnelle et familiale, intellectuelle et institutionnelle. Ce n’est pas un mince débat ! Il évoque une histoire de la psychanalyse qui nécessite que chacun se situe dans son rapport avec le texte et la langue de Freud, dans leurs conditions d’apparition et de traduction, le lieu d’où l’on parle. Cela produira des conférences réunies sous Filiations. L’avenir du complexe d’Œdipe (1975) qui définiront les règles de l’héritage, les clés de lecture qui éclairent les ruptures, les filiations, les nouveautés : « À la manière d’un millefeuille […] la psychanalyse est faite de plusieurs épaisseurs, individuelle, politique, et pour la goûter il faut mordre dans toutes, là où nous essayons toujours d’en extraire une ou deux. » À la question que pose l’autrice : « Lire Granoff en 2025 ? », elle répond qu’il indique une « façon d’être et de rester freudien ». Ou encore, elle suggère de « Lire Granoff lisant Freud. »
L’article suivant présente Victor Smirnoff, figure incontournable de la psychanalyse au moment où celle-ci s’ouvre aux milieux intellectuels et universitaires, tel un happy wanderer, comme il se décrit. Se demandant s’il est le psychanalyste idéal, Hélène Trivouss-Widlöcher et Nicole Oury — qui l’ont connu à deux époques successives — racontent son origine, sa vie, en reprenant la notion de temporalité psychique, « fil conducteur essentiel de [leurs] recherches autour de l’histoire de la psychanalyse, car elle constitue et habite les liens transférentiels de la filiation ». Partout donc, dans ce numéro du Présent, il sera question de liens transférentiels et de filiation, les deux axes de l’histoire de la psychanalyse. Les autrices rappellent que Smirnoff fut convié par Pontalis au comité de rédaction de la Nouvelle revue de psychanalyse, qu’il y a promu la psychanalyse d’enfant. Séduit par Klein et Lacan, il s’en distingue par la « notion de contre-transfert et désigne comme mortifères les effets de Thanatos dans la clinique transférentielle ». Il serait utile aujourd’hui de revenir aux remarques de Smirnoff sur cette tendance à surestimer le contre-transfert. Ou alors il faudrait le mieux définir.
Didier Anzieu suivra, amené par Catherine Chabert. Elle fera un excellent compte rendu de sa clinique en insistant sur le vif de son entreprise théorique, sur son mouvement vers Freud et hors Freud. Elle finira son tableau avec une vignette clinique très vivante. Elle avait commencé son propos par un travail scolaire sur les trois rêves de Descartes. Elle le terminera par deux rêves de son patient en une même nuit. « Je crois que Didier Anzieu aurait beaucoup aimé ce rêve », écrit-elle forte de ce qu’elle a reçu de lui, « il ressemble à ceux qu’il rapporte dans ses textes où la clinique est toujours là, irremplaçable ».
Le Norvégien Torberg Foss continue le fil des legs. Ici, ils seront nombreux : de Rosolato à Laplanche, sans passer par Pontalis que le comité de formation lui a fait éviter mais en rappelant avec Lacan l’héritage hégélien de la pensée le la psychanalyse française. Une supervision avec Catherine Chabert reprendra le mouvement qu’elle est allée chercher chez Anzieu. Et un hommage à Jean-Claude Rolland qui a beaucoup parlé de transmission clôt le tout.
C’est au printemps de 2025 que décède Marilia Aisenstein. La Letter from Paris que la revue inscrit dans les retours et détours fut écrite par elle en 2010 et publié dans l’International Journal of Psychoanalysis. Répondant à une demande de Widlöcher, elle présente différents modèles de formation. Dans ce tableau très intéressant pour tous ceux qui aiment comparer ces modèles, Marilia Aisenstein chérira le modèle français tout en repérant l’influence implicite de Lacan sur le modèle français. Elle montre en second lieu les ramifications de ce modèle français sur les sociétés américaines du nord et du sud.
François Bafoil reprend ensuite dans un texte ardu concept d’hallucination, cette néo-réalité, qui « rend compte du primat de la réalité psychique sur toute autre réalité » individuelle ou collective. L’analyse de la « réalité hallucinée » passe chez Bafoil par la question de l’institution, la figure du révolutionnaire, le jugement moral qui soutient la « prophétie révolutionnaire », la destruction des sociétés et l’avènement d’un nouvel ordre où riment le « suivisme » et toutes les formes de contrôle de l’action. « Une nouvelle sensibilité est donc appelée à naître, où la stricte imitation par chacun des faits et gestes de son voisin […] assure un contrôle généralisé de l’action. » Ce maillage de la réalité psychique à la réalité sociale mènera, on le devine, à « l’inlassable répétition de la violence dans l’histoire. »
Laurence Kahn continue dans l’univers de Bafoil, pourrait-on dire, en évoquant Robert Wälder dont le théâtre expose des détresses et des violences qui rendent le spectateur déconcerté et troublé. C’est lui, dit L. Kahn, qui le premier utilise le concept de psychose de masse « au carrefour de l’histoire, la sociologue et la psychanalyse ». J’ajouterais : de l’œuvre littéraire. Rattachant le Freud du Malaise à une série d’auteurs, L. Kahn montre comment la maîtrise de la force pulsionnelle par un groupe d’individus pourrait seule venir à bout de la violence débridée nichée au cœur du psychisme humain. Le titre l’indique « Régression ou décivilisation ? » Cela pourrait marquer le retour de l’inhumain dans l’homme lorsque la censure n’arrive plus à contenir la haine. L. Kahn continue, avec Norbert Elias, son étude des forces qui conduisirent à l’extermination des juifs. R. Wälder la ramène à la fin à un « écroulement à la mesure de la destructivité d’un idéal porté à l’incandescence »
L’ombre de Jacques Lacan, des lacaniens, de la Lacanie plane ici et là dans ce recueil de textes commémoratifs. Il ne pouvait en être autrement. « Entre référence et idéalisation », Riccardo Galiani, psychanalyste de la Société italienne de psychanalyse et professeur de psychologie, refait le chemin qui l’a mené en ces lieux : la façon de penser le psychisme inconscient et la pratique clinique. Ses professeurs qu’ont été L. Kahn, J. Laplanche, J.-B. Pontalis, et P. Fédida ont été des « passeurs de Freud » tout en étant des références qui, selon lui, « partagent l’histoire et le présent de l’APF. » Le recueil inclut alors le texte d’un autre non-français, Michael Parsons, qui raconte combien il a eu recours au compagnonnage des gardiens de l’APF pour sortir de son immobilisme et de son insularité toute britannique. Les congrès, les ateliers, les rapports, le plaisir immense de la discussion, les mots, les désaccords vigoureux élargiront ses horizons tant théoriques que pratiques.
La question de l’étrangèreté des pensées et des penseurs se poursuit avec Alejandro Rojas-Urrego. Pédopsychiatre et psychanalyste colombien d’abord formé dans la Société colombienne de psychanalyse, il se retrouve par la suite dans la Société suisse de psychanalyse pour ensuite rejoindre l’APF comme un monde « à la fois nouveau et familier ». Se mêlent à sa formation les éclats de l’histoire sociale et politique de la Colombie et les divers modèles auxquels il sera confronté lors de « l’analyse du futur analyste », les supervisions et l’enseignement. Les « Variations sur la formation » sont utiles à connaître pour tous ceux qui aiment les distinctions des différentes maisons où germent les psychanalystes.
Ce sera Dominique Suchet qui se donnera comme tâche de « restituer l’âme » de la maison de formation qu’est l’APF. Elle note combien les psychanalystes de l’APF chérissent se souvenir et se raconter : « En ce temps-là, le temps était mauvais »; les ruptures entre deux groupes (Société psychanalytique de Paris et Société française de psychanalyse) les menèrent à la fondation de leur propre maison. Les enjeux importants de ces crises portaient sur les exigences de la formation des analystes. Parlant des collègues, elle dit : « Tous sont des analystes restés attentifs à l’éthique et à la fidélité d’un retour à Freud fécond ». Tout en questionnant ce qu’est un héritage, elle les nomme, ces analystes qui héritent et répètent, à peu de chose près, « l’insurrection freudienne » dans l’histoire des sciences humaines. Elle ne minimise pas que, à travers ces récits héroïques, les transferts croisent les mouvements de la transmission. Par ailleurs, elle note de façon importante que « l’oubli du féminin », de la sensorialité et du corps longuement oblitéré fera retour pour infléchir autant la théorie que la technique : il consiste entre autres à ne plus placer le féminin si facilement uniquement du côté « du manque, de l’absence et de la passivité » pour accéder à la liberté et au changement. Mouvement à peine amorcé qui se continuera avec espoir dans le futur. Elle ne néglige pas non plus de marquer les différences entre l’APF - cette petite société qui survit à son idéalisation - et l’Association psychanalytique internationale (API).
Les commémorations hautement soulignées, comme le sont parfois des événements politiques - les génocides au Rwanda par Marie-Odile Godard, par exemple -, sont le produit d’un long et difficile travail de mémoire. Les angles, les aspects, les points de vue, les angles morts, les « lunettes roses » diraient certains, sont inhérents à cet exercice. Alors que le dernier éditorial de la revue disait qu’« écrire l’histoire de la psychanalyse est une question qui demeure toujours ouverte » invitant au renouvellement et au futur, le souhait ici et là s’inscrit, mais le passé prend largement le dessus et parfois, vu de l’extérieur, l’idéalisation triomphe des alliances fragiles et des « désaccords parfaits » (J.-C. Lavie). On ne peut que souhaiter que Le présent de la psychanalyse puisse sortir de ces détours et retours pour aider à la survie et à l’histoire future de la psychanalyse autant en Europe qu’en Amérique.